PIPELINE
                                          [Extrait roman]

On fume une chicha avec Tunis dans le quartier Nord.

On crache nos gros blocs de fumée vodka pomme la gueule pleine de soleil sur l’heure qui tourne. On le sait qu’on est devenus une tumeur. On a  propagé la lésion, par les réseaux et par les rencontres. Notre or noir coule dans les vaisseaux lymphatiques des quartiers. Ça se propage, ça se consomme. On le sait que notre diesel file dans tous les taxis qu’on prend et qu’on voit passer. On a tissé ce réseau fragile maintenant interdépendant. Une  métastase dans la carnation de la ville, avec nos mandibules tout autour pour gober le cash. On vit nulle part. On couche dans des hôtels. Une nouvelle routine qu’on empile sous le lino d’ F. Kenny. On est intraitables et on est deux. On ne regarde plus les prix des sorties. On regarde plus les prix des restos et des hôtels. Le prix n’a plus de valeur, on le transforme. La valeur des choses, elle nous concerne. Nos références se cotent en bidons, nous vivons trois bidons par jour, nous en économisions vingts, en trimbalant le cash dans les fringues
jetables chez F. Kenny. On déploie les circonstances d’une chemise grande ouverte, car à cette allure-là, avec les comptes qu’a fait F. K on pourra bientôt manger des Mercedes au lunch. On marche dans la rue comme des superbes. Car désormais, nous n’utilisons pas le monde, nous le réinventons.
Je le sens entre tous ses regards, les regards de Tunis. Chaque fois il agrafe sur chaque partie de mon corps les tickets de caisses de mes caprices. Plus on envahit le corps de la ville, plus je prends ma place dans mon propre corps à moi. J’habite mon corps que je pulse en me déplaçant, je prends mes hauteurs sur des talons impayables. J’en connais les recoins et les failles, j’en découvre les courbes entre ses doigts qui m’effritent et me protègent. Je suis son jaune qu’il explose en bouche pour avaler mes orgasmes. Je sens Tunis tout autour qui conforte mes appuis, qui me presse et qui me malaxe pour me modeler comme il aime. On profite de tout à pleine bouche avant que l’argent nous emmerde, car il nous emmerdera, on le sait. Il n’a de valeur pour nous parce qu’imprimé de pétrole et d’abîme. Il est imminence, il est cette menace qui nous colle les doigts à chaque transfert. Nous avons assimilé la misère à pleine bouche pour en extraire le contraire. Et en ça, nous sommes jalousés et irréprochables. Pour l’instant on travaille notre or noir comme le plus pur des métaux. Le fondre dans nos bidons, le frapper dans nos camions et ciseler tout un réseau pour tout motif. Alix est dans le foyer souche. Il garde le pipeline. Il retourne de moins en moins souvent en ville. Il attend que le temps s’écoule pour lui dans les bidons, le temps qu’il choisisse ce qu’il fera, du moins ce qu’il ne fera pas, surtout.

Nous c’est le transport. On roule sur l’autoroute en Mercedes Transit neuve. On passe partout avec nos tonnes, on suit les bandes, on recharge en tonnes les chantiers, les garages et les taxis au bord de la faillite. On regarde le monde tourner comme du lait au soleil, les yeux rivés sur la bande pour la prochaine adresse. On charge la nuit, on part le matin ou l’après-midi.
Le reste de la journée, c’est pour nous. On se lave de ce qui nous coule toutes les nuits entre les mains.

Le matin on côtoie le chantier et la ferraille. Les hommes-ferraille noués par un salaire normal. On ne peut s’empêcher de pétiller du regard le rictus aux lèvres de ce deal à grande échelle. On repart avec du cash et des sourires. Nous sommes détestés et remerciés en même temps, car devenus indispensables.


Le chantier naval nous attend. Ferraille. Ça sent la ferraille, ça frappe la ferraille pour pas un sou. Ça boit la ferraille, par à-coups de gorgées métalliques, le murmure du marteau qui abrutit les tympans donne signe de vie et parfois coordonne ceux qui n’ont plus d’oreilles. La cavité est devenue une fine couche de métal qui se plie à reculons pour ne plus avoir directement l’à-coup dans la tempe. Ils parlent fort car ils ne savent plus écouter quand ils évitent les sons. Sur les bateaux, le vent allonge la distance.  Ils ne gardent que les fréquences qui les amènent à encore communiquer avec l’autre. Et là, du haut de l’espace maritime du canal, l’air frais de vacances sur les pontons les mains calleuses, du bras jusqu’aux tempes ils caressent les guindes -on ne dit pas corde-, plient les guindes et les replient une dizaine de fois avec dans le poignet l’amour de la guinde - pas corde- qu’ils roulent avec la satisfaction d’un cercle parfait. Du travail parfait. D’une vocation parfaite qui cimente les nécessités familiales. Du nœud parfait qui assurera trois tonnes s’il faut porter un pont, trois tonnes s’il faut porter l’amour et la foi du travail, trois tonnes s’il faut être sûr que tout objet à charge ne tombera pas sur une tête anonyme. Langue parfaite d’un nœud de chaise, qu’on ne prendrait pas en cas de malheur pour se pendre - car les cordes n’existent pas, ici-.

Elles entourent le quotidien de tout le monde sans affectation: la guinde, une sale trace rose jaune azurée d’ecchymoses dans l’histoire du métier, dont il faut étouffer le vrai nom au marteau comme on bat la ferraille. Parce qu’elle, elle exige encore, elle existe encore et fait d’ailleurs tenir les ponts. Elle ne doit plus porter la charge d’un spécialiste sautant de sa chaise à sa corde dans un cercle parfait, les mains froides de vingt ans de ferraille, à qui la surdité du monde - si ce n’est pas la sienne- dérange.
Non, les ferrailleurs ont le cœur mou et chaud. Ils connaissent leur corps mieux que personne. Ils sentent les pulsions de leur veines mieux que personne. Le métal le leur rappelle à chaque prise de barres à mine ou de tas de boulons car la froideur du métal, elle, est bien dure et bien morte.